Rencontre autour de la pièce « Anna Christie » d’Eugene O’Neill avec Mélanie Thierry, Féodor Atkine, Stanley Weber,

Parlons théâtre sur le blog… Mais comme vous pourrez le constater, il y a des liens entre cette pièce et le cinéma… Les acteurs, la présence de Jean-Claude Carrière pour l’adaptation, le fait que cette pièce de Broadway ait été adaptée en film en 1930. Pour la petite histoire, le dramaturge Eugene O’Neill était le père de la femme de Charlie Chaplin, Oona… encore un lien indirect avec le cinéma.

Je vous laisse avec le compte-rendu signé par Hélène (qui a gentiment surligné en gras les passages essentiels de cette rencontre ;))C├┤t├®-cour-zoom-6-350x262

RENCONTRE AVEC L’EQUIPE ARTISTIQUE DE LA PIECE « ANNA CHRISTIE »

au THEATRE DE L’ATELIER – mercredi 14 JANVIER 2015

Pièce d’Eugene O’Neill (créée à Broadway en 1921), adaptée en français par Jean-Claude Carrière

Mise en scène Jean-Louis Martinelli

Avec Mélanie Thierry, Féodor Atkine, Stanley Weber, Charlotte Maury-Sentier

Ce mercredi 14 janvier 2015 à 18h, j’ai rendez-vous au théâtre de l’Atelier pour représenter mon amie Claire qui tient le blog « Les écrans de Claire » : avec une dizaine de blogueurs, nous allons rencontrer le metteur en scène et les comédiens du nouveau spectacle produit par le théâtre, « Anna Christie », dont la 1ère aura lieu le 20 janvier.

On nous fait entrer dans la salle du théâtre, nous nous asseyons aux deuxième et troisième rangs. Le rideau est fermé, nous ne voyons rien des décors…

Arrivent Jean-Louis Martinelli, Mélanie Thierry, Féodor Atkine et Stanley Weber, qui viennent de répéter. Ils s’assoient sur le bord de la scène, devant le rideau toujours fermé, les pieds dans le vide. Féodor Atkine porte encore une partie de son costume (vieux pantalon taché de boue, bottes en caoutchouc).

Jean-Louis Martinelli prend la parole en premier pour nous parler de la pièce : il s’agit d’une des premières pièces d’O’Neill, écrite dans les années 20. Située dans un milieu portuaire, elle fait partie de ses « pièces maritimes ». O’Neill lui-même s’était engagé sur des bateaux et a donc bien connu cet univers. Il y a dans le théâtre d’O’Neill une dimension familiale liée à la névrose de sa propre famille : ainsi, la névrose, les rapports familiaux compliqués aggravés par l’alcool, traversent son œuvre. Le théâtre d’O’Neill est également marqué par le théâtre de Shakespeare et les tragiques grecs (jamais de pastiche cependant).

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Résumé :

Anna Christie (jouée par Mélanie Thierry) est une jeune femme qui, orpheline de mère, a été abandonnée à l’âge de 5 ans par son père, marin, émigré suédois qui vit aux Etats-Unis (le rôle du père est interprété par Féodor Atkine). Elle a été élevée pendant quinze ans dans une ferme, loin de son père. Au début de la pièce, on apprend qu’elle sort de l’hôpital après avoir vécu dans un bordel : elle espère retrouver son père et faire une cure de repos auprès de lui ; c’est ainsi qu’elle se retrouve dans un port parmi des marins qui passent leur temps à boire. Elle part en mer avec son père, et lors d’une tempête, ils recueillent un naufragé, Burke (rôle tenu par Stanley Weber), dont elle va s’éprendre. Mais elle est prise par son passé (la « faute première », ici celle du père, comme dans la tragédie antique), et coincée par son père qui, conscient de ce qu’il a lui-même fait subir à sa femme, ne veut pas qu’elle épouse un marin. La pièce met en scène la recherche de la revendication d’autonomie de cette jeune femme, qui veut déterminer sa propre histoire, son propre destin.

Un film a été tiré de cette pièce avec Greta Garbo dans le rôle-titre, il s’agissait de son premier film parlant… mais selon Jean-Louis Martinelli, « c’est beaucoup mieux ce qu’on fait nous ! »…. (rires)

Anna Christie (1930 film)
Anna Christie (1930 film) (Photo credit: Wikipedia)

La pièce dure 1h40, c’est un théâtre d’acteurs, d’une grande simplicité de narration, mais âpre.

La scénographie est très simple : toiles peintes, éléments qui viennent figurer un bar, puis une cabine de bateau. C’est du faux théâtre réaliste, qui débouche vers une dimension onirique.

Elle a été écrite 30 ans après la « Maison de Poupée » d’Ibsen : c’est le même genre d’histoire et de personnage, mais chez O’Neill la matière est plus brute, et le milieu sociologique n’est pas le même.

C’est Mélanie Thierry qui est à l’origine du projet : à son tour de prendre la parole. Elle a lu la pièce il y a quelques années. Depuis, Jean-Claude Carrière l’a rendue plus condensée et donc plus facile à monter (au départ il y avait une vingtaine de personnages sur scène !). Elle a été séduite par le langage de ce qu’elle définit comme une « belle pièce d’atmosphère » qui la faisait voyager. « L’océan nettoie les âmes », il y a quelque chose de salvateur dans cette histoire. Elle a été très touchée par ces retrouvailles d’une fille avec son père : « ne pas savoir comment se parler, accepter les parents qu’on a, les aimer tels qu’ils sont ».

Jean-Louis Martinelli et ses comédiens veulent illustrer les propos de Mélanie par une citation tirée de la pièce, mais ils ont un trou ! Après quelques tentatives ratées et autant d’éclats de rire, Mélanie retrouve le fil : « On ne peut rien te reprocher, tu es ce que tu es, comme moi ».

Jean-Louis Martinelli revient sur la référence à la tragédie grecque : il parle de retournement permanent, d’instabilité. La fin est peut-être un happy-end, car le couple se forme, mais les deux marins partent alors en mer… vont-ils revenir ?

C’est un théâtre très tourmenté, O’Neill n’autorise jamais le bonheur à ses personnages.

Distribution :

Mélanie Thierry, qui tenait beaucoup à jouer le rôle d’Anna Christie, connaissait le travail de Jean-Louis Martinelli et avait envie de travailler avec lui. Elle lui a donc proposé le projet. Elle rit, faisant remarquer qu’elle, on était obligé de la prendre pour le rôle ! Ensuite, Jean-Louis Martinelli a cherché à créer une famille, c’est-à-dire des gens qui vont vivre ensemble une aventure pendant un certain temps. La distribution se fait bien sûr par rapport aux qualités d’acteurs des comédiens, mais aussi par rapport à des qualités de personnes : il faut trouver « des gens avec qui on a envie de passer du temps ».

Personnages :

¤ Le père, Chris : selon Féodor Atkine, il a des « éclairs de lucidité dans la brume de l’alcool », et ressent une culpabilité énorme qu’il essaie de rattraper en permanence mais il se retrouve dans des situations de malaise qu’il crée lui-même en ne disant pas la vérité car c’est trop difficile. C’est un homme qui a tout abandonné (femme, enfant…) car ne comptait pour lui que ce qu’il vivait sur l’instant. Il biaise en permanence, se raconte ses propres vérités, pas toujours en accord avec la réalité des choses. Il met tout sur le dos de la mer, qui serait responsable de tous ses débordements, ses renoncements, ses mensonges, comme s’il y avait une sorte de malédiction que la mer impose à tous les marins.

¤ Le jeune marin, Burke : il se présente comme « une autre espèce d’homme », un être d’exception. Il sort d’un naufrage, il a survécu, s’en est sorti seul : un ego monstrueux en ressort. On peut parler de romantisme frontal : c’est un grand naïf, dont les rêves sont sans limites. Il a l’arrogance de sa jeunesse. S’il n’avait pas rencontré Anna, peut-être serait-il devenu Chris… et d’ailleurs, ne va-t-il pas le devenir quand même ?

¤ Anna : elle cherche sa place, va là où elle a envie de tenir debout. Elle éprouve un certain mépris pour les hommes : ils l’ont fait souffrir, mais aujourd’hui elle a envie de garder la tête droite. « Je n’appartiens à personne ». Dans les années 20, les premiers mouvements féministes voyaient le jour aux Etats-Unis, et O’Neill était très proche de ces mouvements.

¤ La mer : c’est une espèce de divinité, tutélaire des marins et de la côte. Au fur et à mesure, elle impose aux trois personnages un changement radical dans ce qu’ils ont été, dans ce qu’ils deviennent par la suite. Il y a une certaine âpreté dans la confrontation des trois personnages et de la mer, des désirs de possession mutuelle permanents, des tensions qui créent la confrontation.

 

La présence quasi divine de la mer, le sentiment de fatalité et de faute tragique, pourraient faire basculer la pièce dans le mélo, le pathos. Mais Jean-Louis Martinelli y veille… « Quand on tombe dans le pathos, on se fait engueuler ! » dit Mélanie Thierry en riant.

Jean-Louis Martinelli et ses comédiens nous parlent du personnage tragique : c’est un combattant, un personnage qui ne se complait pas dans sa propre souffrance. Dans « Anna Christie », les personnages se battent pour tenir debout. Mais le langage est très simple, très brut. Le père met sa culpabilité en avant et en fait une arme d’apitoiement. « Si je parle, c’est pour transformer celui qui est en face de moi » : discours contre discours. Le pathos, en revanche, serait une simple expression de sa douleur.

Préparation du projet :

¤ Répétitions : l’équipe répète depuis le 20 novembre, mais ça fait plus de six mois que le projet a été lancé : en juin a eu lieu une première lecture avec tous les comédiens. Puis un travail de préparation scénographique a été effectué en amont des répétitions.

A une semaine de jouer, « c’est le moment où ça doit tenir debout », selon les mots de Jean-Louis Martinelli. « Le metteur en scène doit se retirer, se mettre à l’écart et laisser faire chacun des artisans de ce spectacle. Ce que je ressens n’a aucun intérêt ».

Selon Stanley Weber : « Quand le travail est bien fait, Jean-Louis nous donne des rails à l’intérieur desquels on peut s’amuser à rebondir ».

Autrement dit, Jean-Louis Martinelli n’est pas un metteur en scène tyrannique qui vient tous les soirs au théâtre vérifier que les comédiens suivent toutes ses instructions à la lettre : au contraire, ils vont pouvoir faire évoluer leurs personnages et la pièce au fur et à mesure des représentations. Tout en restant dans les rails qu’on leur a donnés bien sûr !

¤ Costumes : la costumière Camille Jambon est venue pendant les quinze premiers jours de répétition pour regarder, raconte Mélanie Thierry, qui à l’époque ne comprenait pas la raison de cette présence quotidienne. Les comédiens répétaient avec leurs propres vêtements, et Mélanie a compris plus tard que Camille les observait sous toutes les coutures, regardait comment les corps s’exprimaient. « Elle visualisait comment les personnages allaient se dessiner dans ces corps-là ».

Pour le rôle d’Anna, Mélanie Thierry avait besoin de trois costumes. Elle raconte qu’elle a toujours beaucoup de mal à trouver le costume qui lui convient lors des essayages, il lui semble toujours que quelque chose ne va pas. Quand Camille Jambon est arrivée chez elle pour lui faire essayer ses costumes, elle pensait la voir débarquer avec plusieurs valises, et passer des heures à enfiler diverses tenues jusqu’à finalement trouver les trois qui lui iraient. Mais surprise, « elle est arrivée avec juste trois tenues… et c’était parfait ! C’était une évidence ! » Enthousiaste, Mélanie Thierry parle de « travail remarquable », « elle a le compas dans l’œil ». Les vêtements avaient la coupe parfaite, pas une retouche n’était nécessaire. « Je la trouve très douée », dit-elle.

¤ Adaptation : Jean-Claude Carrière n’a pas simplement traduit la pièce d’Eugene O’Neill, il a fait un véritable travail d’adaptation, nécessitant parfois des choix assez radicaux (coupures dans le texte, suppression de certains personnages…). Stanley Weber, qui s’est en partie formé en Angleterre et parle couramment l’anglais, a d’abord lu la pièce originale en anglais, puis il a lu l’adaptation française. Il avoue avoir eu beaucoup de doutes au début, bien que conscient de la réputation de Jean-Claude Carrière, qui n’a « plus rien à prouver » selon lui. Puis il a fini par comprendre toute la subtilité de la traduction, et la raison des choix radicaux de la part de Carrière, qui au final a rendu la pièce plus fine, plus subtile, plus forte encore qu’elle ne l’était au départ.

Il était de toute façon impossible de traduire la pièce telle quelle : les accents sont intraduisibles, par exemple. Chaque personnage a une origine différente (accent irlandais, accent suédois new-yorkais, accent du Middle-West…), les paroles prononcées par certains sont écrites de façon phonétique. En français c’était impossible à reproduire, il était hors de question de donner aux personnages des accents français différents, ça aurait été ridicule ! « Carrière a su synthétiser tout ce qu’il y avait dans les personnages ».

Il y a également beaucoup de coupures dans l’acte 4 : le rapport à la religion, à Dieu, à la culture irlandaise a été amputé, car on avait déjà cette dimension dans l’acte 1, on n’avait pas besoin à nouveau de ça dans l’acte 4. Et comme le fait remarquer Stanley Weber, ces monologues interminables ne sont pas vraiment crédibles de toute façon: Anna, étant donné son fort caractère, n’aurait pas la patience d’écouter de tels discours jusqu’au bout et les interromprait !

C’est l’édition de l’Arche qui va éditer la traduction de Jean-Claude Carrière.

Il va être 19h, la rencontre touche à sa fin, quelqu’un demande aux comédiens de donner chacun un adjectif pour définir le travail de leur metteur en scène. « Non, c’est indécent ! » s’exclame Jean-Louis Martinelli. « On peut pas répondre, on va se faire engueuler ! » ajoute en riant Stanley Weber.

Il ne reste plus qu’à aller voir la pièce à partir du 20 janvier pour voir comment les comédiens donnent vie à ces personnages dont ils nous ont si bien parlé, et pour ceux qui le peuvent, à lire le texte original en anglais, afin de pouvoir apprécier à sa juste valeur le travail de Jean-Claude Carrière !

Hélène Lailheugue

pour Les Ecrans de Claire

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Anna Christie

Mise en scène de Jean-Louis Martinelli
Avec Mélanie Thierry, Feodor Atkine, Stanley Weber, Charlotte Maury-Sentier.
A partir du 20 janvier 2015.
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Informations sur le théâtre :

Théâtre de l’Atelier

www.theatre-atelier.com

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Twitter: https://twitter.com/Th_Atelier

 
Crédits photo (c) Théâtre de l’Atelier – sauf l’affiche du film avec Greta Garbo ( via Wikipedia)

D’autres papiers sur cette rencontre et la pièce :

 http://www.esprit-paillettes.com/theatre-anna-christiea-quelques-jours-de-la-premiere/

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