RENCONTRE AVEC CLEMENTINE CELARIE ET STEVE SUISSA – THEATRE RIVE GAUCHE, 17 avril 2015

Depuis le 10 avril 2015, Clémentine Célarié joue « 24h de la vie d’une femme » au Théâtre Rive Gauche, en alternance avec « Le joueur d’échecs » interprété par Francis Huster : les deux pièces font partie du cycle Stefan Zweig qu’Eric-Emmanuel Schmitt, directeur du théâtre et adaptateur des deux nouvelles, a eu l’idée de mettre en place cette année. image

A cette occasion est organisée une rencontre avec Clémentine Célarié et son metteur en scène Steve Suissa, le 17 avril 2015. Ils nous reçoivent dans la salle du théâtre, s’installent sur scène très simplement, entourés du décor du spectacle, assis directement par terre en tailleur face à nous, qui sommes plus confortablement placés sur les sièges des premiers rangs. Pendant une heure, ils vont nous parler de la pièce, se passant sans cesse la parole.

 

(c) Hélène pour legenoudeclaire.com
(c) Hélène pour legenoudeclaire.com

GENESE DU PROJET : hasard ou destin ?
Steve Suissa et Clémentine Célarié réfléchissaient depuis deux ou trois ans à un projet commun. C’est alors que Schmitt, après « Le joueur d’échecs », a eu l’idée de lancer un cycle sur Zweig : le projet de « 24 h de la vie d’une femme » est né. Plusieurs actrices se profilaient pour ce rôle dans l’esprit de Schmitt et Steve Suissa, dont Clémentine Célarié. « Il fallait une vraie amoureuse, passionnée, qui n’en a rien à foutre du degré social, qui n’est là que pour l’amour des choses », dit Steve Suissa.
Un hasard incroyable semble alors vouloir imposer Clémentine Célarié dans le rôle : quelques semaines auparavant, la comédienne a rencontré au festival d’Avignon, pour les besoins d’un tournage (elle préparait un rôle de non-voyante), un pianiste aveugle qui propose à son public des concerts dans le noir. Une idée leur vient à tous deux : elle va faire une lecture dans le noir avec lui au piano… Ils réfléchissent, et choisissent « 24h de la vie d’une femme », que Clémentine Célarié lira donc au « Chien qui fume » à Avignon.
Quand elle rentre à Paris, son agent lui annonce qu’un projet de pièce est arrivé pour elle : « 24h de la vie d’une femme » adapté par Eric-Emmanuel Schmitt (qu’elle connaît très bien puisqu’il l’a dirigée il y a quelques années dans « La tectonique des sentiments »), et mis en scène par Steve Suissa… Elle décide alors qu’elle doit obligatoirement jouer ce rôle, il est pour elle : « C’était impossible que je fasse pas ce truc-là ! C’est comme un coup de foudre, c’est implacable, ça vous laisse pantois ! »

LE PERSONNAGE ET LA PREPARATION DU ROLE
Cette femme, selon les mots de son interprète, est « dans un carcan bourgeois », elle est soumise à « une éducation qui l’empêche a priori d’aller faire ce que son instinct lui dicte ». Clémentine Célarié a jusque-là toujours rejeté les personnages de bourgeoises, « car c’est de la contrainte ».
Mais les temps changent, et les envies de la comédienne aussi… « Aujourd’hui je me jette dedans, j’avais d’autres urgences avant ». Et d’ailleurs ce n’est pas d’abord le côté bourgeois de cette femme qui l’a attirée, c’est surtout le feu qui l’anime. Car si elle a longtemps rejeté cet « univers trop conventionnel », « il fallait qu’il y ait de la passion  pour qu’ [elle] aille vers ce genre de femme. Ici, ce n’est pas la bourgeoisie qui s’exprime, c’est la passion contenue ».
Elle revient sur ses rôles précédents, Mme Sans-Gêne ou Calamity Jane, qui sont des personnages beaucoup plus proches d’elle : « Quand on s’agite, c’est parce qu’on a peur que les autres s’ennuient. » Mais dans « 24h de la vie d’une femme », «  il fallait être dans quelque chose de beaucoup plus restreint au niveau de la gestuelle ». Steve Suissa évoque notamment les mains souvent serrées de la comédienne, une trouvaille propre à ce rôle et qui permet de souligner les différents paradoxes rapprochant, au lieu de les éloigner, les deux personnages, malgré la différence de hiérarchie qui les oppose : « Elle en apparence a tout, lui n’a rien ; elle qui garde les mains serrées tombe amoureuse de deux mains très agitées ». Car la toute première fois que l’héroïne découvre le jeune homme, au Casino, ce sont d’abord ses mains qu’elle voit et qui la fascinent, tandis qu’il joue son argent et sa vie…
Le rythme de jeu diffère également de celui auquel la comédienne est habituée : « Il faut être dans chaque mouvement, assumer de prendre des temps. J’apprends énormément avec cette pièce, j’ai l’impression d’être dans une boîte à bijoux ».
Et elle qui n’avait jamais joué ce type de personnage auparavant, et qui spontanément dégage quelque chose de beaucoup plus « populaire » (elle dit qu’elle aime « faire le pitre », se cachant derrière cette attitude par pudeur), a dû travailler dur pour s’approprier le rôle : « Je travaille tout par l’instinct, je me suis inspirée de personnes de ma famille » (à commencer par sa mère qui est « quelqu’un d’extrêmement élégant »). Pour acquérir le port de tête, la posture très droite du personnage, une femme « tenue » et « douce », elle a fait de la danse, s’est beaucoup regardée dans la glace, et a pensé à des femmes telles que la Callas, Gena Rowlands ou Emma Thompson. Le rôle nécessite d’être en tension permanente : « Il ne faut pas une seule seconde que je sois moi ».
Clémentine Célarié nous décrit maintenant son personnage, qu’elle qualifie d’aventurière : « C’est un truc organique, elle se fout de tout », elle est prise par « quelque chose qui la dépasse complètement ». « Veuve, désincarnée, elle n’a plus de sens à sa vie. Et là, elle tombe sur la vie, la vibration de la vie. C’est un volcan. La passion, c’est la vie ! C’est quelqu’un qui revit en voulant redonner la vie à quelqu’un qui veut mourir. C’est deux personnes un peu mortes qui se rencontrent ».
Et elle évoque son partenaire silencieux, Loris Freeman, qui incarne le jeune homme pour lequel cette femme va vouloir tout risquer : il est « très organique, il m’aide beaucoup. Il apporte une vérité qui est essentielle pour moi, pour tout le monde, pour le spectacle. […] Moi je me repose sur lui, pour moi c’est comme s’il parlait ». Et Steve Suissa de rajouter : « Il y a quelque chose d’animal qui se passe entre eux. » Il évoque les films romantiques tels que « La leçon de piano » : il y a « celui qui parle et celui qui écoute ».

LES REPETITIONS
Clémentine Célarié, au moment où les répétitions ont débuté, était en plein tournage d’une série pour France 2 (d’ailleurs, au moment où les représentations débutent, elle tourne toujours…). Elle avait donc très peu de temps à consacrer à la préparation du spectacle. Elle a, selon les mots de Steve Suissa, vécu un « marathon entre la pièce et le tournage ». « Le principal problème a été d’apprendre le texte », explique la comédienne. Il lui aura fallu environ un mois à raison de 3 ou 4h par jour pour en venir à bout. « Y a des moments comme ça, faut bosser non-stop, 24h/24 ! » Et elle loue les « gens de l’ombre dont on ne parle pas : Stéphanie, l’assistante de Steve, qui [lui] a fait répéter le texte pendant des heures avec passion », faisant preuve d’un « investissement total ».
Le mot « passion » revient décidément beaucoup dans la bouche de la comédienne. Au sujet de la costumière Pascale Bordet, elle dit : « C’est une super créatrice de costumes. C’est quelqu’un d’entier qui a apporté sa passion dans cette histoire de passion ».
On l’aura compris, le moteur de Clémentine Célarié, c’est donc la passion ! C’est ce qui l’a poussée vers ce rôle, comme une évidence. Selon Steve Suissa, il a fallu « beaucoup de courage et de volonté de la part de Clémentine pour se jeter dans un texte et un personnage comme ça. » Mais la comédienne dément : « Moi j’ai besoin de cet investissement, je veux aller loin, c’est pas courageux de ma part ! Ça me permet d’aller dans des zones où je n’ai pu encore aller ».
Et à la question « est-ce votre nature d’être très travailleuse ? », elle répond résolument : « Oui ! »

LES REPRESENTATIONS
Clémentine Célarié explique qu’avant d’entrer en scène elle a besoin de se mettre dans un état particulier: « il faut que je prenne du recul, que je sois calme ». Steve Suissa décrit l’ambiance en coulisse, parlant d’une « très jolie concentration dans les loges un quart d’heure avant le spectacle », et ajoute qu’il y a ensuite « un silence très respectueux dans la salle », une « écoute assez magique ». « Les gens écoutent, les gens sont là, ils sont en apnée ».
« Je n’ai jamais eu besoin autant de me concentrer », « c’est un autre monde qu’il faut faire vivre », ajoute la comédienne. Steve Suissa compare son investissement à celui d’un sportif : il parle de « rigueur, concentration, sur-attention totales ». Sans ça, le spectateur peut vite décrocher : « Y a rien de plus désagréable qu’un spectacle qui déboulonne, c’est de l’orfèvrerie, le spectateur va se nourrir de chaque détail, de chaque nuance »… Et si quelque chose ne colle pas parce que l’acteur se déconcentre un instant, le spectateur va se déconcentrer aussi… Steve Suissa rappelle la différence majeure qui existe entre le théâtre et le cinéma : au cinéma, on peut être bon une minute dans la journée et gagner un Oscar ; au théâtre, si on décroche une minute on fiche tout en l’air…
Quant à la question de savoir si le public d’aujourd’hui est friand de ce type d’histoire, plus proche du drame que de la comédie (même si « ça ne se termine pas mal, il y a un espoir ! »), Clémentine Célarié rétorque que beaucoup de ses collègues, dont elle respecte les choix, se tournent vers des sujets plus légers et divertissants, mais que cela ne lui convient pas : « Moi je n’ai pas envie d’aller dans un truc qui ne me transporte pas. L’émotion reste un domaine super chouette ! Le théâtre, c’est l’émotion, un espace de liberté, de vrai échange avec les gens. » Et elle cite son fils, selon lequel faire toujours de la comédie pour divertir un public désireux de fuir les angoisses du quotidien correspondrait à « bourrer de bonbons un orphelin pour lui faire oublier qu’il n’a plus de parents »…

LE COMEDIEN, SON CORPS ET SON AGE
A l’évocation de sa silhouette qui s’est affinée au fil des années, Clémentine Célarié explique qu’elle a perdu beaucoup de poids en jouant Mme Sans-Gêne : « J’ai dégonflé, je perdais 500g par soir ! » Elle fait aussi beaucoup de sport et surveille son alimentation. « C’est mon instrument, mon corps. Plus on vieillit, moins il faut manger. Les gens mangent trop, y a autre chose à faire que de bouffer ! » s’exclame-t-elle en riant.
Quant à l’âge, qui semble faire si peur à tant d’actrices… Pour Clémentine Célarié, il n’y a rien à craindre, bien au contraire ! « Un acteur, s’il y a un truc qu’il faut qu’il fasse, c’est vieillir ! L’âge, c’est le meilleur ami de l’acteur ! »

Hélène Lailheugue, pour les Ecrans de Claire

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